
Le 22 août 2026 à Paris, des collectifs de sans-papiers accompagnés de plusieurs dizaines d’organisations dont la Marche des Solidarités, ont appelé à « reprendre le chemin de Saint-Bernard ». Trente ans plus tôt, l’occupation de l’église Saint-Bernard de la Chapelle, dans le 18e arrondissement de Paris, a été un événement fondateur de la lutte des sans-papiers. Photoreportage de Julien Gate.
Sous une chaleur aoutienne écrasante, manifestant·es et soutiens se sont regroupé·es à Paris pour commémorer les 30 ans de Saint-Bernard. Au départ de République, après quelques prises de parole sous le feuillage protecteur des arbres de la place, le cortège s’est dirigé en musique vers l’église Saint-Bernard de la Chapelle, située à quelques kilomètres de là, dans le 18e arrondissement.
Cette église, devenue un symbole de la lutte des sans-papiers, est située au cœur d’un des arrondissements les plus populaires de la capitale. Pendant la Commune de Paris, elle a déjà été investie par la contestation politique. Louise Michel y anima le Club de la Révolution. Un peu plus d’un siècle plus tard, l’abbé Henri Coindé, curé de la paroisse, y accueillit environ 300 hommes, femmes et enfants sans-papiers.

Climat politique anti-immigration
L’occupation de l’église Saint-Bernard s’inscrit dans une histoire économique et politique française qui dépasse largement l’année 1996. Après la Seconde Guerre mondiale, dans le contexte de la reconstruction, l’État cherche à organiser et à contrôler le recrutement de travailleurs étrangers, afin de répondre aux besoins de main-d’œuvre de l’industrie. À partir des années 1970, la crise s’installe et le chômage augmente. La France change alors sa politique migratoire et suspend l’immigration de travail.
En 1996, le paysage politique français est tendu. Le pays sort de quatorze années de présidence de François Mitterrand, dont les dernières années ont été marquées par la déroute du Parti socialiste aux législatives de 1993. Jacques Chirac, élu président sur la promesse de réduire la “fracture sociale”, voit, dès novembre 1995, son Premier ministre Alain Juppé se heurter à une mobilisation sociale massive contre son plan de réforme de la Sécurité sociale et des retraites. Après trois semaines de grève, le gouvernement recule sur une partie de son projet. Il en ressort affaibli. Dans le même temps, le Front national de Jean-Marie Le Pen s’est durablement installé dans le paysage politique. Le parti d’extrême droite obtient 15 % au premier tour de la présidentielle de 1995. L’immigration et l’insécurité occupent une place croissante dans le débat public.
Dans ce contexte, les lois Pasqua de 1986 et 1993 visent à lutter contre l’immigration clandestine, à durcir les conditions d’entrée et de séjour et à faciliter l’éloignement des personnes en situation irrégulière. Dans un rapport présenté en 1997 à la commission des lois du Sénat, le sénateur RPR Paul Masson reconnaît cependant les limites d’un dispositif législatif devenu complexe. Selon son rapport, ces dispositions ont contribué dans certains cas à « secréter des situations parfois inextricables et en définitive peu acceptables dans un État de droit ».
Se développent alors des situations dans lesquelles des étrangers, notamment en raison de leurs liens familiaux en France, se retrouvent sans titre de séjour tout en bénéficiant de protections contre l’éloignement. C’est dans ce contexte que l’occupation de l’église Saint-Bernard va se jouer.

L’occupation de l’église Saint-Bernard
Tout commence par la montée de la colère dans les foyers de travailleurs migrants de Montreuil, en Seine-Saint-Denis. Face aux difficultés de renouvellement de titres de séjour, aux rejets de demandes d’asile, aux contrôles d’identité et aux expulsions qui se multiplient, les sans-papiers vont alors choisir de mettre en lumière leur situation.
À partir de mars 1996, ils seront une centaine à occuper successivement l’église Saint-Ambroise, le gymnase Japy, le théâtre de la Cartoucherie de Vincennes et les entrepôts désaffectés de la rue Pajol, avant d’arriver à l’église Saint-Bernard le 28 juin 1996.
Soutenue par de nombreuses personnalités politiques et artistiques, l’occupation fera l’objet d’une large couverture médiatique. Des figures comme Ababacar Diop, Madjiguène Cissé et Anzoumane Sissoko vont contribuer, à travers leurs témoignages, à faire évoluer l’opinion publique. Progressivement, dans l’espace public et médiatique, le terme de « sans-papiers » s’impose face à celui de « clandestins ».

Le 23 août 1996, le ministre de l’Intérieur Jean-Louis Debré ordonne l’évacuation de l’église. Plus d’un millier de policiers et de gendarmes vont investir l’édifice et ses abords. Bien que l’abbé Henri Coindé ait refusé les propositions d’expulsion, les forces de l’ordre vont forcer l’entrée, détruisant la porte de l’église à coups de hache. L’image va faire le tour du monde et marquera durablement les esprits, au-delà des personnes acquises à la cause des migrants. Cet événement marque un tournant dans l’histoire de la lutte des sans-papiers.
Comme le résume Anzoumane Sissoko, aujourd’hui adjoint au maire du 18e arrondissement en charge des droits humains :
C’est ici qu’est née la lutte, le refus de l’exploitation, le refus de la clandestinité. C’est ici que les sans-papiers ont décidé qu’ils ne s’appelleraient plus des clandestins mais des sans-papiers. C’est ici que les sans-papiers ont créé des collectifs un peu partout en France pour demander leur régularisation.

Une lutte permanente
Trente ans plus tard, les mobilisations des sans-papiers se poursuivent, dans un contexte que plusieurs organisations décrivent comme plus difficile. Pour la CGT Samu social de Paris, l’État refuse toujours de prendre ses responsabilités en matière d’hébergement tout en durcissant sa politique migratoire.
Le syndicat sort victorieux d’un mouvement de grève de presque deux mois. En cause : l’arrêt de la prise en charge par l’État de solutions d’hébergement d’urgence, laissant de nombreuses familles avec enfants à la rue. Ce mouvement de grève a vu l’occupation, par les familles déboutées et soutenues par l’association Utopia 56, du parvis de leur siège social dans le 13e arrondissement, puis de celui de la mairie du 3e arrondissement.
Un gréviste du Samu social décrit cette mobilisation comme une lutte construite conjointement par les salariés et les familles :
« Cette lutte a été menée entre les grévistes de la CGT, les familles à la rue et Utopia 56. Elle a permis de créer une solidarité extrêmement forte entre nous. C’est une lutte inédite qui s’est décidée conjointement, en assemblée générale de grévistes mais aussi de familles. Elle a permis de visibiliser les conséquences des politiques publiques qui ont une incidence sur la vie des travailleurs et des personnes à la rue. Ça n’a jamais été une lutte descendante, c’est une lutte entre camarades, entre travailleurs, entre personnes qui subissent les mêmes politiques. Elle a permis de mettre à l’abri plusieurs centaines de personnes. C’est une victoire commune. »

Un autre gréviste du Samu social souligne avant tout la convergence :
« Cette convergence-là, elle résonne, particulièrement aujourd’hui, à l’image de la manifestation du collectif des sans-papiers du 31 juillet. Ils ont changé le parcours de leur manifestation pour nous rejoindre, pour nous soutenir. Et à l’image de ce qui s’est passé il y a 30 ans, les travailleurs sans papiers se sont organisés pour lutter. À l’époque, l’État agissait exactement de la même façon : il refusait d’entendre la capacité d’organisation propre des personnes sans papiers et à la rue. Tout en dénonçant leur instrumentalisation par les associations, l’État refuse d’entendre les causes et se contente d’expulser violemment les occupations pacifiques tout en refusant les régularisations. »
Lors des prises de parole, les collectifs de sans-papiers revendiquent des régularisations et une pleine place dans la société française. Ils insistent sur le fait qu’ils travaillent, souvent cantonnés aux emplois les plus précaires, pénibles et dangereux, et qu’ils cotisent et paient des impôts.

Conséquences des politiques anti-immigration
Le 10 juin 2026, BFM Business titrait : “Seulement 1 655 titres de séjour ont été accordés en 2025 pour exercer des métiers en tension : syndicats et patronat sont pour une fois d’accord, il faut beaucoup plus de régularisations.” La circulaire Retailleau de janvier 2025 demande justement aux préfets de réduire les régularisations au titre de l’admission exceptionnelle au séjour et de renforcer les éloignements.
Cette politique pose la question de son adéquation avec les besoins de l’économie française. De nombreux secteurs d’activité connaissent des difficultés de recrutement : BTP, santé, médico-social, industrie, hôtellerie-restauration, transport-logistique et agriculture. En plus de fragiliser les conditions de vie des sans-papiers, l’absence de régularisation ne risque-t-elle pas de favoriser le travail précaire et non déclaré, avec pour conséquence la perte de recettes fiscales pour l’État ?
Pour un représentant des travailleurs sans-papiers, cette précarité entretient l’existence d’une main-d’œuvre sous-payée et surexploitée. Selon lui, les patrons délocalisent dès qu’ils le peuvent leurs activités dans des pays où la main-d’œuvre est moins chère. C’est notamment le cas de certaines usines et activités manufacturières. En revanche, certaines activités ne peuvent pas être délocalisées, comme le BTP ou le soin aux personnes. Les employeurs peuvent alors profiter de la précarité des sans-papiers pour leur imposer les conditions de travail d’une main-d’œuvre “délocalisée”. Il appelle ce mécanisme la « délocalisation sur place » :
« Tout ce qu’ils peuvent déplacer ailleurs, ils (ndlr : le patronat) l’envoient ailleurs. […] mais le BTP, la restauration, les ménages, s’occuper des personnes âgées, garder des enfants. Ça ne peut pas être délocalisé ! La logistique, ça ne peut pas être délocalisé ! Qu’est-ce qu’ils ont décidé de faire ? Créer une sous-main-d’œuvre que l’on va nommer “sans-papiers”. On travaille avec des cadences infernales dans la sous-traitance. […] Et on est payé combien ? Vous venez à 1 h du matin, vous rentrez chez vous à 8 h. Vous êtes payé 700 euros le mois. Qui, en situation régulière, va accepter cela ? […] Aujourd’hui nous devons nous serrer les coudes, Français et Françaises, travailleuses et travailleurs avec ou sans papiers, nous sommes tous dans le même camp. Nous faisons tous partie de la classe ouvrière. »

À l’aube de l’élection présidentielle, un autre manifestant élargit les enjeux de la mobilisation :
« La lutte ne finit jamais. La lutte, c’est à vie. Même si on est régularisé, même si on a une carte de 10 ans, même si on est français, même si on est né ici, du moment que l’on a une couleur différente, on est exposé… La lutte va continuer et il faut se mobiliser partout en France pour empêcher le RN et ses alliés d’arriver au pouvoir en 2027. »

L’héritage du PS
A la suite des événements de Saint-Bernard, la victoire de la gauche aux législatives de 1997 et la nomination du socialiste Lionel Jospin au poste de Premier ministre, portées notamment par la mobilisation de Saint-Bernard, étaient pourtant porteuses d’espoir. Ancien candidat à l’élection présidentielle, le socialiste s’était engagé lors de sa campagne à abroger les lois Pasqua-Debré et à procéder à une régularisation large et généreuse des sans-papiers. Son gouvernement régularisera environ 80 000 personnes sur 170 000 demandes. Les lois Pasqua-Debré, instaurés par la droite et favorisant l’expulsion des étrangers dits “clandestins”, ne seront pas abrogées. Lionel Jospin rappelle alors que le gouvernement entend poursuivre les régularisations sur critères plutôt que de l’ensemble des sans-papiers.
Plus récemment, le quinquennat du président socialiste François Hollande ne se montrera guère plus ambitieux. Dans son rapport sur l’année 2016, publié en 2017, La Cimade et d’autres associations dénoncent une politique répressive et stigmatisante. Près de 46 000 personnes ont été privées de liberté dans des centres de rétention administrative. Selon l’association, un grand nombre de mineurs ont été placés en rétention administrative en 2016, malgré l’engagement de François Hollande de mettre fin à cette pratique. Depuis trente ans, malgré les promesses, les politiques mises en place ont visé à maîtriser les entrées sur le territoire et à encadrer les régularisations par des critères précis.
Au cœur de l’hiver 2024, lors du mandat d’Anne Hidalgo en tant que maire de Paris, des centaines de mineurs isolés, ne disposant d’aucune solution de logement de l’État et de la mairie, ont, comme leurs aïeux, choisis de visibiliser leur combat en occupant une salle de spectacle au cœur de Paris nommée « La Gaîté Lyrique ». Elle aboutira comme à Saint-Bernard à une expulsion à la demande des autorités. Anne Hidalgo déclarera à France Inter : “C’est ce qu’il fallait faire.”
Moins de deux années plus tard, le 26 août 2026, en présence de celles et ceux qui ont participé à l’occupation de Saint-Bernard, Emmanuel Grégoire devenu maire socialiste de Paris et accompagné du maire socialiste du 18e arrondissement Éric Lejoindre, préside l’inauguration d’une plaque en mémoire de l’occupation de l’église Saint-Bernard. Lors de sa prise de parole, Emmanuel Grégoire reconnaît l’apport de l’immigration à notre pays et défend une conception de l’identité parisienne construite par les migrations et la diversité. Il pointe également la responsabilité de l’État et ses contradictions entre des valeurs humanistes, universelles, inscrites dans sa Constitution d’un côté, et de l’autre des gouvernements successifs qui les contournent par la loi.
Le même jour, l’UNICEF France et la Fédération des acteurs de la solidarité publient leur baromètre annuel sur les enfants à la rue. Dans la nuit du 18 au 19 août, 2 355 enfants sont restés sans solution d’hébergement après un appel au 115, soit une hausse de 42 % depuis 2022. Emmanuel Grégoire citant l’étude, déclare cette situation insupportable et avoir honte de ne rien avoir pu faire avant.
Emmanuel Grégoire était encore Premier adjoint à la mairie de Paris jusqu’en juillet 2024, quelques mois avant le mouvement de contestation à la Gaîté Lyrique. Elu aux municipales de 2026 en défendant le bilan de sa prédécesseure, et en refusant toute alliance avec LFI (risquant la prise de pouvoir par Rachida Dati, ouvertement favorable à une politique répressive et de lutte contre “l’insécurité”), le nouveau maire de Paris doit désormais faire face à ses propres contradictions et celles de son parti. Durant l’inauguration, il s’est fermement engagé à tenir sa promesse de zéro enfant à la rue dès cet hiver. Après cette action symbolique, il est désormais attendu au tournant sur ses actions politiques concrètes.

Pour celles et ceux qui ont vécu Saint-Bernard et pour les collectifs présents, cette inauguration marque une nouvelle étape : leur lutte entre désormais dans la mémoire officielle de la capitale. A partir de cette année, les sans-papiers disposent d’un lieu où faire vivre cette mémoire. C’est une fierté et une réparation pour eux, après trente ans de mobilisation. Chaque année, ils marchent à la même date pour reprendre Saint-Bernard. L’année prochaine, ils pourront y déposer une gerbe. Celles et ceux qui ont choisi de se nommer sans-papiers ont inscrit une empreinte indélébile dans l’histoire de la capitale.
M. Ababacar Diop, porte-parole des sans-papiers en 1996, résume ainsi l’enjeu :
Le risque majeur, c’est de faire en sorte qu’il y ait une France d’un côté et une France de l’autre, une France de la haine et une France qui accepte les autres. […] Je vous en conjure dites aux élus, à vos voisins et à vos familles, que nous ne sommes pas ici pour dénaturer la France. Nous sommes là pour contribuer, pour participer à une France universelle.
À l’aube d’une élection présidentielle où l’extrême droite apparaît en position de force dans les sondages, le souvenir de Saint-Bernard continue d’interroger la définition que la société française souhaite donner à son identité.
Photoreportage de Julien Gate.
