Photo : Jeanne Menjoulet (Flickr)

En 1993, les sociologues et politiques Laura Balbo et Luigi Manconi, publient le livre “Razzismi. Un vocabulario” (Racismes. Un vocabulaire) nous aidant à éclaircir et nommer les mécanismes sociologiques du racisme en Italie, et plus généralement en Europe. 

1993. L’Italie. Cela n’a rien à voir avec la France de 2022 ? Détrompez-vous, les auteur·ice·s révèlent les fondements politique et social du racisme. Près de 30 ans plus tard, le constat est le même : la haine de l’étranger pauvre et racisé est donc sujet à la reproduction sociale. Avant de résoudre un problème qui nous dépasse, il faut le comprendre, dans un contexte où, qu’on le veuille ou non, les idées et les partis d’extrême droite sont très ancrés dans le paysage politique et l’opinion générale. 

Avant toute chose, cet article reprend les idées et les concepts du livre de Laura Balbo et Luigi Manconi. Pour ne pas me répéter, je vous renvoie pour chaque idée développée à cette référence. Selon les sociologues, le racisme est un concept imprécis, imprégné de références à la fois idéologiques, historiques, politiques et émotionnelles. L’attention est ici portée sur les sociétés riches occidentales qui sont destinées à reproduire de nouveaux processus et instruments de ségrégation.

Un fondement historique

D’abord, le choix des termes pour désigner “l’autre” est important : un migrant, un réfugié, un immigré ou un étranger ne signifient pas la même chose. Le mot “étranger” est celui qui ressort comme le plus inclusif, mais il est rarement utilisé car il n’intègre pas la dimension de mobilité de celui qui migre. L’expression la plus digne serait celle de “citoyen étranger”.

L’échelle de l’Europe pour analyser le racisme est intéressante car elle hérite d’une longue tradition d’antisémitisme, d’ethnocentrisme, de colonialisme et de conquêtes. Le résultat est celui de l’idée universellement acceptée de la supériorité de la religion chrétienne, de la culture européenne et de la “race” blanche. Dans l’Union Européenne, les gouvernements veulent harmoniser la loi en termes de lutte contre l’immigration illégale et du droit d’asile, concentrer les procédures communes d’expulsion des personnes en situation d’irrégularité et de regroupement familial.

Le poids du système 

Les comportements d’intolérance peuvent être analysés de deux manières différentes : soit de façon isolé par une hostilité occasionnelle (épisodes de racisme) soit à travers une discrimination systémique (situations de racisme).

Les épisodes de racisme sont des actes isolés d’hostilité envers des individus appartenant à d’autres ethnies, sans élément de systématisation, c’est à dire en dehors d’un éventuel contexte de diffusion de l’intolérance et non appuyé par des structures d’organisation ou des acteurs politiques.

Les situations de racisme sont elles un ensemble d’attitudes, d’actes et de structures discriminant les individus d’autres ethnies. L’intention est celle d’imposer un thème politique. Aujourd’hui, il est évident que l’extrême droite a organisé la discrimination des musulmans de France, a imposé ses thèmes jusque chez les libéraux voire même chez des partis de “gauche”. Mais les politiques ne sont pas les seuls acteurs de cette intolérance : l’empire médiatique de Bolloré ou encore des syndicats de police d’extrême-droite tel qu’Alliance organisent largement la diffusion des idées racistes.

Deux conditions sont effet nécessaires à la réalisation de situations de racisme :

  • Qu’il y ait des organismes intéressés à élaborer, systématiser et émettre des messages racistes.
  • Que ces derniers circulent dans les couches des populations déjà soumises au stress (classe ouvrière par exemple).

Lorsque ces organismes rencontrent un acteur politique, un saut qualitatif s’effectue puisque les messages racistes conditionnent les politiques publiques et interfèrent dans l’arène publique. Cela nourrit le conflit ethnique, qui n’est pas forcément directement généré par un parti raciste. En effet, les organisations racistes ayant imposé des messages directs dans l’opinion générale, les partis dit “modérés” souvent au pouvoir, sont de plus en plus favorables aux mobilisations anti-immigration et à leur législation. En somme, Le Pen n’a pas besoin d’arriver au pouvoir pour que l’intolérance contre les immigrés augmente.

Défense de la supériorité blanche

Une vision particulière se cache derrière l’intolérance de l’autre : celle du fantasme d’un territoire monoculturel et ethnocentré, en d’autres termes la supériorité de la culture dominante blanche. Cette supériorité est implicite voire niée, mais c’est sur cette idée que se fondent les politiques publiques, les procédures et les pratiques. Elles s’opèrent grâce aux institutions qui les légitiment et les imitent. 

En Italie, la Lega Nord est la formation politique qui met le plus d’énergie dans la mobilisation anti-immigration, elle repose sur l’organisation de l’intolérance et la valorisation de l’identité régionale (sa propre identité). Le fantasme de supériorité coïncide avec le dénigrement de l’identité d’autrui. Il y a un besoin irrésistible d’un ennemi, sans qui la Lega Nord ne peut se définir (parallèlement au Rassemblement National).

L’Italie et la France adoptent par ailleurs des politiques d’immigration où les pays confrontés à la guerre, la faim ou des génocides ethniques sont maintenus loin de nos préoccupations. Sauf visiblement lorsqu’il s’agit aujourd’hui d’Ukrainiens, dont la proximité avec la “race” blanche et chrétienne rend pour une fois acceptable la solidarité entre peuples. Lorsque qu’un homme ou une femme politique se montre belliciste et hostile envers Poutine, en soutenant par exemple l’embargo, il ou elle hiérarchise de fait la “race” blanche comme supérieure ; dès lors qu’aucune hostilité n’est affichée envers l’Arabie Saoudite ayant massacré des centaines de milliers de civils au Yémen. Pourtant, les ventes d’armes et autres accords commerciaux ne sont jamais remis en cause.

Ces politiques de l’immigration reposent sur l’alarme sociale, c’est-à-dire les formulations de fabrication de l’opinion : l’idée selon laquelle les migrants portent des maladies ou font partie de réseaux de criminalité. Cela détériore inévitablement le vivre-ensemble et génère des conflits.

Le racisme ordinaire

Les sociologues considèrent que ce ne sont ni les préjugés raciaux ni les individus seuls qui caractérisent ni ne constituent la cause du racisme. Selon Jonathan Turner, le terme de racisme identifie un système de distribution du pouvoir, de telle sorte qu’un certain groupe y a accès alors que d’autres en sont systématiquement exclus (Turner, 1984, pp. 2). 

Aujourd’hui le racisme idéologique et pseudo-scientifique a été substitué par un racisme aux motivations psychologiques et sociales par la peur des comportements déviants et irréguliers d’autrui : usage de drogues, violences contre les personnes ou les propriétés, diffusion de maladies et violences sexuelles.

La responsabilité de cette menace sociale (réelle ou présumée) est rejetée sur la catégorie ou le groupe d’appartenance présentant un trait de diversité (physique, ethnique, religieux ou culturel). Ce racisme requiert une activité constante sur le plan de la fabrication de l’opinion, ce à travers trois procédés :

  • La mise en valeur du fait criminel et déviant
  • La représentation de la misérabilité des conditions de vie des immigrés
  • L’annulation de leurs dimensions quotidiennes (social, d’existence, de travail) 

Ces trois processus sont d’abord liés au système des médias de masse, mais aussi à la production d’un sens commun par des partis politiques, des syndicats, des centres de recherche et des relais d’opinion. La dimension sensationnelle du racisme est donc permise par l’instrumentalisation d’événements réels ou non, discréditant la population intolérée. 

C’est ainsi que les actes de terrorisme commis par des musulmans sont jugés comme exceptionnellement graves alors que les violences d’individus d’extrême-droite sont passées sous silence ou banalisées. Récemment, le militant d’extrême-droite Loïk Le Priol est suspecté d’avoir assassiné l’ex-rugbyman Federico Martin Aramburu. Pourtant, l’indignation des violences d’extrême-droite semble inexistante en comparaison avec la sur-médiatisation des actes terroristes. Cela s’applique aussi pour des comportements déviants de l’ordre du délit mais surévalués comme “extraordinaires”. C’est le cas du harcèlement de rue dans les banlieues : un inconvénient certes réel que vivent les femmes, mais la prise au sérieux de la condamnation de ces comportements contraste avec l’inaction des gouvernements face aux violences faites aux femmes dans la sphère privée. Une politique d’intégration du féminisme à des fins uniquement racistes.

Hiérarchisation de l’étranger

L’immigré est représenté comme misérable et déraciné. La peur et le sentiment d’urgence du phénomène migratoire camouflent le niveau d’éducation, le patrimoine culturel, les compétences professionnelles, les traditions nationales, la force de travail ou encore les mariages mixtes, permis par l’immigration.

Par exemple, l’Italie a accueilli de nombreux immigrés albanais en 1991, la motivation étant l’hypothèse implicite d’affinités historique et culturelle selon les journaux et les leaders politiques. Mais cela a vite tourné à l’hostilité xénophobe sous l’influence de relais d’opinions et d’organes de presse. La population albanaise devient stigmatisée comme paresseuse, peu fiable et donc incompatible avec la discipline du travail et les règles du système “démocratique”. D’abord perçus comme moins différents que les africains, l’attitude envers les albanais s’est renversé. On observe exactement la même hypocrisie aujourd’hui avec les réfugiés ukrainiens. Déclarer tout faire pour les accueillir sonne comme un élan de solidarité remarquable avec un peuple qui nous serait culturellement proche (idée permise par l’infusion de messages racistes d’une supériorité blanche implicite). Peut-on s’attendre, comme les Albanais en Italie, à un renversement des préjugés européens sur la population ukrainienne ? Bienvenus aujourd’hui, stigmatisés demain. 

Racisme concurrentiel

Une facette bien connue du racisme est celle de l’étranger qui serait un concurrent indésirable sur le marché de l’emploi. Les auteur·ice·s jugent que les occurrences de concurrences directes pour le travail entre les citoyens italiens et immigrés extracommunautaires sont rares. Mais la minorité de ces conflits sont repris par les médias de masse en tant que menace imminente (permise par le fantasme et l’anxiété autour d’une possible concurrence qui puisse se reproduire et même s’étendre, surtout chez les jeunes à la recherche d’un premier emploi. La récession économique actuelle favorise ce discours, puisqu’elle réduit le nombre d’emplois et complexifie l’intégration d’immigrés dans certains secteurs professionnels. 

Cercle vicieux de la misère

L’argument de caractère criminel de l’étranger est le principal facteur de l’intolérance racial : délinquance, prostitution, violences sexuelles, racket ; créant les conditions d’une angoisse collective et d’une alarme social liées à un état de diffusion de l’insécurité.

C’est pourtant la situation des logements des immigrés dans les villes qui tend à reproduire les formes de précarité ; avec notamment les ghettos à la marge des quartiers populaires ou à l’interstice des centres historiques. Cela est dû au mauvais état des services sociaux et des structures d’accueil. Les zones de ségrégations ne sont que les conséquences de cette mauvaise gestion des politiques publiques. La dépréciation de valeur de ces zones et la dégradation matérielle et sociale augmentent le marché noir, ne faisant que confirmer et renforcer les frontières territoriales de la ségrégation. Le racisme et la pauvreté s’autoalimentent : les conditions de vie se dégradent, les violences augmentent, de même que les sentiments d’insécurité et d’altérité avec des modes de vie liés à la misère sociale.

Les immigrés sont donc les nouveaux pauvres : leur nombre, leurs traits physiques et leur jeunesse en font une menace plus dangereuse que les nouveaux pauvres blancs. Cela ne concerne qu’une partie des étrangers, mais c’est aussi celle qui est la plus souvent mise en avant. 

Racisme culturel

Le racisme culturel né de la diffusion d’un “juste” système de valeurs, de la “bonne” culture et du “bon” style de vie chez les uns et conjointement de leur dévalorisation chez les autres. Les minorités sont disposées hiérarchiquement selon un ordre difficilement modifiable. La classe dominante détient les codes normatifs et résiste à les négocier, ce qui exacerbe les défis et les conflits ethniques. Seuls les étrangers qui savent s’adapter aux règles de notre société peuvent être considérés comme des citoyens comme les autres. D’où le concept d’assimilation utilisé par l’extrême-droite. Cela repose sur la conviction que celui qui accueille décide des règles de l’hospitalité, sur un ethnocentrisme latent et sur l’accentuation de sa propre identité culturelle (assumée comme supérieure).

Dans l’opinion générale, l’immigré est perçu comme soit déraciné, soit comme une main d’œuvre ou une force de travail. La difficulté de se constituer une identité par rapport à des normes et des valeurs différentes, est ignorée. Nous pouvons citer par exemple des règles alimentaires différentes de la religion catholique, la polygamie, le mariage mixte, l’intégration d’élèves étrangers a l’école ou encore la demande de lieux de culte pour les minorités religieuses. 

Concurrence de valeurs

Comment concilier l’acceptation de l’autre, de ses traditions et de ses formes de relations telle que la polygamie, avec une valeur idéologique comme la parité femmes-hommes normée par notre société ? La polygamie en tant que négation de la parité des genres n’est pas juste une différence culturelle ou une particularité anthropologique. Elle met en discussion une valeur prioritaire, fruit d’un long processus d’un long processus auquel on ne peut pas renoncer au nom d’un relativisme culturel (à savoir le refus d’une référence culturelle particulière). 

Prenons en exemple le cas d’un regroupement familial : un musulman souhaite y procéder en regroupant les familles de ses deux femmes. En théorie, la loi ne formule pas un jugement de valeur ni n’opère une reconnaissance idéologique, ni ne légitime l’inégalité femme-homme en accédant à sa demande. La loi se limite à admettre un état de besoin. Mais cela reste délicat car la frontière entre acceptation d’une situation de fait et la reconnaissance juridique et idéologique des valeurs des autres, est mince. Cependant, accepter des valeurs impliquant des modes de vie différents, est un signe de maturité démocratique.

Système racial

Selon Turner (référence en bas de l’article), un système racial (ou d’oppression/de domination) est un système dans lequel un ou plusieurs segments bien définis de la population agissent, sur un temps plus ou moins long, systématiquement et avec réussite, à empêcher qu’un autre segment n’accède aux ressources rares et précieuses du système.

Notons d’abord que ce système s’inscrit sur la durée, il y a donc cristallisation et stratification dans les structures et les modèles de comportement. Ceux-ci se reproduisent donc et deviennent composante d’un système social, à travers des règles d’attitudes de préjugés et de comportements discriminatoires. Ceux-ci sont diffusés, légitimés et normés par des codes formels ou informels. 

Le racisme est plus plus qu’une structure et une idéologie, c’est un processus qui se crée et se reproduit dans la vie quotidienne. Le racisme quotidien connecte ainsi des données structurelles du racisme avec des situations ordinaires de la vie quotidienne.

Pour conclure, la définition du racisme est plus technique qu’on pourrait l’imaginer. Entrent en jeu différents processus de maintien et de reproduction du racisme. Il n’y pas un mais des racismes, ancrés dans l’opinion générale et entretenus par un système, une omniprésence des médias, des organisations et des partis politiques. Si le racisme direct est interdit dans nos démocraties, les politiques anti-immigration sont jugées acceptables et sont même défendues par le système néolibéral. Cela ne doit pas occulter les intentions racistes de l’extrême-droite et son fantasme d’une supériorité de la culture blanche et chrétienne.

© B. R.

Sources :

  • Balbo, L. Manconi, L. Razzismi. Un vocabulario (1993). Universale Economica Feltrinelli, Milano.
  • Turner, J. H. Singleton, R. Jr. Musick, D. (1984). Oppression. A socio-history of black-white relations in America. Nelson Hall, Chicago.