
Parti pris : le documentaire “Le Bus: les Bleus en grève”, sorti en mai dernier, révèle ou confirme plusieurs éléments importants au sujet de la grève des joueurs de l’équipe de France à la coupe du monde 2010 en Afrique du Sud. Contrairement à ce que certains pouvaient (voulaient) s’y attendre, la violence ne venait pas des joueurs qui se seraient comportés comme des “racailles”, mais plutôt des organes de pouvoir : footballistique, médiatique et même politique.
La bombe initiale, c’est évidemment la Une de l’Equipe (confirmée par Raymond Domenech) titrant « Va te faire …, sale fils de … ! » sans les points de suspension et gros plan sur un Anelka grimaçant. Mensongers et extrêmement dégradants pour l’attaquant de l’équipe de France, aucun de ces termes n’a été prononcé, alors que le contexte a complètement été omis : Raymond Domenech a d’abord pris à parti et véhément critiqué son joueur Nicolas Anelka dans le vestiaire.
Dans le documentaire, Domenech se dit choqué non pas de la réponse d’Anelka, mais du tutoiement. Réaction typique d’un individu dominant qui voit ce rapport hiérarchique être menacé. Ce qui gène Domenech, ce n’est pas un manque de respect fantasmé, c’est qu’un individu qu’il considère comme inférieur puisse exprimer son opinion, le contredire et pointer son incompétence.
Celui-ci dit encore aujourd’hui “s’en foutre” de démentir la manipulation autour des propos d’Anelka, de s’en foutre donc que son joueur soit injustement sali sur la place publique. La docteure en neurosciences Samah Karaki expose dans son livre “L’empathie est politique” diverses études scientifiques montrant la corrélation entre une construction identitaire forte (surtout en tant que dominant) et le manque d’empathie et l’indifférence face à la douleur du membre d’un groupe différent (surtout si considéré inférieur ou déviant).
La haine se lit constamment dans les propos et comportements du sélectionneur : les insultes envers ses joueurs rapportées depuis son journal intime, mais surtout dans ce type de petites déclarations en apparence anodines mais pleines de mépris : “cette lettre n’a pas pu être écrite par les joueurs, il n’y a pas de faute d’orthographe”.
L’une des formes les plus sournoises du racisme est de considérer les non Blancs, en l’occurrence les Noirs et les Arabes, comme des individus à éduquer. Jules Ferry disait en 1895 que les “races supérieures” avaient le devoir de “civiliser les races inférieures”, ce que nomme Samah Karaki l’infrahumanisation, à savoir attribuer au groupe dominé une “infériorité essentielle” sur le plan moral, culturel ou sur des attributs de civilité et de compétences.
Un comportement qui se vérifie d’autant plus dans les interventions de Roselyne Bachelot, alors ministre des sports sous le gouvernement Sarkozy. Elle qualifie à l’Assemblée Nationale les joueurs de l’équipe de France de “caïds immatures”, véhiculant le stéréotype raciste de banlieusards violents, sans aucun fondement.
Pourtant, son intervention devant les Bleus avant leur dernier match de coupe du monde semblait positif, en mettant l’accent sur la motivation, l’envie de véhiculer une bonne image. Mais son attitude est en réalité infantilisante en se qualifiant elle-même de “maman” à postériori. Elle se présente comme intellectuellement et moralement supérieure alors que son discours met l’accent sur la culpabilité des joueurs et le devoir de se racheter.
Les joueurs de l’équipe de France se sont retrouvés pris au piège d’un racisme politico-médiatique ambiant, et des organes de pouvoir qui ont organisé tout le narratif de joueurs mal éduqués, irrespectueux, violents ; moralement inférieurs et incivilisés en somme.
Le journaliste sportif Daniel Riolo a largement utilisé sa notoriété pour véhiculer ce narratif, lui qui s’est ensuite positionné très clairement à l’extrême droite et s’est empressé de publier un livre intitulé “Racaille Football Club” au sujet des joueurs issus des banlieues…
La direction de l’Equipe a elle délibérément choisi d’assigner des propos violents à Anelka sans prendre la peine de les vérifier, comme si la présence de ce joueur était une menace pour la France et qu’il fallait tout faire pour l’exclure. Ce que la Fédération Française de Football s’est empressé de faire, avant de l’exclure pour 18 matchs (un record) pour des propos qu’il n’a pas prononcés.
Une histoire vieille de 16 ans qui continue de faire couler de l’encre. Cet épisode qualifié de scandale révèle non pas des comportements violents ou immatures de la part des joueurs, mais tout le narratif raciste ancré dans les organes de pouvoir et d’influence, et les stéréotypes de races qui infusent dans l’opinion publique en conséquence.
Benjamin Remtoula.
