Prendre l’Assemblée dans 2 mois, l’Elysée dans 5 ans, la rue pendant 5 ans

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Photo : Jeanne Menjoulet (Flickr)

Lendemain de 1er tour difficile ? Que l’on ait voté Mélenchon par conviction ou non, l’issu du scrutin, bien qu’attendu, n’est pas digeste. Mais la déception signifie aussi qu’il y avait de l’espoir. Cela signifie qu’il existe dans ce pays une force humaniste, capable d’exister, malgré un rapport de force défavorable : temps d’antenne favorisant l’ordre établi et le fascisme, président-candidat refusant la contradiction et répression des idées contestataires. L’extrême-droite est forte, elle progresse, mais ne soyons pas surpris : nous savons que le néolibéralisme nourrit la colère jusqu’à banaliser le fascisme. Le barrage à Emmanuel Macron ce n’est pas Marine Le Pen, le barrage à Marine Le Pen ce n’est pas -seulement- le bulletin Emmanuel Macron, le barrage au fascisme et au néolibéralisme c’est la mobilisation aux législatives puis dans la rue. 

Paralyser le/la prochain.e président.e aux législatives

Les élections législatives sont bien différentes des présidentielles : elles ne vous éliminent pas de la course avec 22% des voix. Elles permettent de créer un groupe parlementaire, de déposer une motion de censure contre le gouvernement, voire de gouverner le pays sur le plan législatif. Dans un pays divisé en 3 blocs (extrême libéralisme, fascisme et humanisme), les législatives apparaissent comme un 3eme tour présidentielle : l’occasion d’amoindrir le pouvoir du ou de la prochain.e président.e, l’occasion de donner du pouvoir aux intérêts des classes moyennes/populaires et des minorités sociales et raciales, l’occasion de faire face politiquement au fascisme et à l’autoritarisme ambiants.

L’union des gauches compromise

Bien qu’une majorité de gauche à l’Assemblée Nationale rendrait la situation bien plus respirable, et rendrait aussi concrètes les batailles politiques communes de justice sociale et écologique ; peut-on encore croire en l’union des gauches après ces élections présidentielles ? En 2017, le maintien de la candidature Hamon était déjà impardonnable, en 2022 l’attitude des candidats de gauche est incompréhensible. Je dis bien “l’attitude” et non le maintien de leurs candidatures. En effet, à 400 000 voix près, si Hidalgo et Jadot avaient combattu les idées d’extrême-droite et complimenté le projet écologique et social de Mélenchon, ce dernier aurait accédé au second tour. 

Le PS et EELV portent aujourd’hui la responsabilité du détournement des voix “utiles” pour Mélenchon par des discours offensifs envers le leader de la France Insoumise. Tout ça pour -l’échec de- l’obtention du remboursement des frais de campagne et des intérêts égocentriques de partis ? Ces partis-là ont désormais des comptes à rendre aux 9 millions de pauvres qui continueront à s’appauvrir, aux musulmans qui continueront d’être discriminés ou encore aux manifestants qui continueront d’être éborgnés. Reconnaissons à ce titre la cohérence de Ségolène Royal ou de Christiane Taubira qui ne portent certes pas un projet de rupture avec le néolibéralisme, mais qui ont voté Mélenchon par vote utile (en cohérence avec le projet de la Primaire Populaire).

La seule candidature utile à Jean-Luc Mélenchon fut celle de Philippe Poutou : ce dernier n’a pas cherché à capter l’électorat de gauche en assumant que sa présence servait à faire peser ses idées dans le débat. En combattant l’extrême-droite et en utilisant un franc-parler, il sert les idées de la France Insoumise en annonçant tout haut ce que l’homme “présidentiable” doit penser tout bas pour espérer être élu. La comparaison est peu flatteuse, mais Poutou a joué le même rôle pour Mélenchon que celui de Zemmour pour Le Pen. L’un par son discours anticapitaliste a permis de modérer les idées de Mélenchon loin d’être extrêmes ou révolutionnaires ; pendant que l’autre a permis de dédiaboliser Marine Le Pen, qui pour le coup dissimule son fascisme d’intérêts bourgeois. 

L’Union Populaire incarne le projet de rupture

Le rassemblement souhaitable est derrière l’Union Populaire, apartisane et inclusive de la société civile. Son parlement, en tant que seule force capable de mettre en oeuvre l’union autour d’idées, d’un projet et d’un programme, a déjà convaincu Caroline De Haas la fondatrice de NousToutes, Aurélie Trouvé l’ex-porte-parole d’Attac, la philosophe Barbara Stiegler, l’écologiste Claire Lejeune, l’essayiste animaliste Aymeric Caron,… En bref, les associations et les mouvements sociaux sont bien représentés dans un mouvement qui peut être fier et optimiste sur ce qu’il a construit au cours de cette campagne. Le tout au milieu d’une “gauche” que tout le monde annonçaient disparue. La FI, le PS, EELV, le PC, le NPA et LO ne rassemblaient que 25% des voix dans les sondages en début d’année. 

On nous promettait l’échec de la gauche, l’union des gauches improvisée et sans ancrage populaire comme seule issue de victoire de la gauche aux présidentielles. Mélenchon a fait la démonstration que les électeurs choisissent un projet de société et une certaine vision du monde. Qu’on ne minimise pas cette réussite en parlant de vote utile : selon un sondage IFOP le jour du vote (page 63), 80% des électeurs de Mélenchon ont considéré son programme et son projet (et non le candidat) déterminant dans leur choix. C’est le taux le plus élevé des principaux candidats devant Le Pen (78%), Macron n’obtient que 66% d’adhésion à son programme malgré une bourgeoisie bien contente de voter pour lui… De plus, le total cumulé des candidats de “gauche” dépasse les 30%. Cela signifie que la campagne de Mélenchon aurait fait gagner plus de 5% à la gauche en quelques semaines, puisqu’il était le seul en dynamique positive et s’adressait aux classes populaires.

L’amplification des mouvements sociaux

Si l’heure est à la déception voire à la démoralisation, ce que nous vivons aujourd’hui n’est qu’une étape vers un quinquennat au scénario loin d’être écrit à l’avance. Il ne s’agit pas aujourd’hui de nier la déception et les craintes qu’un quinquennat Macron ou Le Pen laisse augurer. Il s’agit de les écouter, en tant qu’étape préludant l’organisation de la résistance. 

En 2017, qui aurait pu imaginer l’avénement des Gilets Jaunes, l’irruption d’Extinction Rebellion dans le paysage des mouvements sociaux, et toutes les mobilisations de grève des professions méprisées par le gouvernement. Tous ces mouvements sociaux ont fait consensus en tant qu’opposition à Emmanuel Macron. Sa probable réélection clarifie la domination de la classe bourgeoise et son statut d’ennemi numéro 1 des travailleurs et de ceux “qui ne sont rien”. Le quinquennat bis de Macron sera-t-il la réactualisation de la lutte des classes ?

Il est toujours facile d’appeler à la mobilisation derrière un clavier, surtout après avoir observé le potentiel répressif de la macronie. Mais il serait pire d’appeler à la résignation au sortir de ces élections. D’autant que le peuple n’attendra pas un quelconque feu vert pour se révolter. Sa colère est suffisamment intense. La cocotte-minute est plus bouillante encore qu’elle ne l’était en 2018 avec la crise des Gilets Jaunes. Rappelons que depuis Macron a “emm*rdé” les non-vaccinés, proposé la retraite a 60 ans, etc. On ne refera pas la liste interminable. Seulement, Macron ferait bien de s’inquiéter de la colère populaire qu’il aura à affronter. Et si malgré tout il s’accroche au pouvoir, il risque de révéler son penchant autoritaire au reste du monde, pour ceux qui en doutaient encore. 

Deuxième tour : choix de l’adversaire politique

A l’aube du deuxième tour des élections présidentielles, l’heure n’est pas à la consigne de vote ou à la culpabilisation. Les affects sont là, des millions de gens ont vécu dans leur chair la violence du quinquennat Macron, d’autres craignent et alertent des dangers et d’une violence décuplée sous un régime fasciste. “Ni l’un ni l’autre” semble être une posture adéquate. Pour ceux qui sont capables de mettre leur affect de côté, le barrage à l’extrême-droite reste le plus sage. “Pas une seule voix à Marine Le Pen”, Mélenchon ne pouvait être plus raisonnable. Hors de question en revanche d’appeler à voter Macron : ce dernier est le seul responsable de la possible accession au pouvoir du fascisme. Il sera le seul responsable s’il ne donne pas assez de garanties lors de l’entre-deux tours. 

Dans l’émission “A l’air libre” (228) de Mediapart, le sociologue Marwan Mohammed considère que le second tour consiste à choisir son adversaire. Selon lui, si l’on se détache des affects, Macron est l’adversaire le moins dangereux, bien qu’il comprenne la difficulté d’aller à l’encontre de nos affects. Malgré “la rage et la colère » qui animent Ugo Palheta derrière le bulletin Macron, le sociologue considère prioritaire d’écarter l’arrivée du fascisme au pouvoir, à savoir le danger immédiat, notamment pour les personnes étrangères, les minorités sexuelles et genrées. Pour ceux qui seraient tentés par le pari d’une Le Pen adoucie, Palheta alerte sur le fait que les régimes fascistes n’annoncent jamais la couleur avant leur élection (Macron n’a par ailleurs pas annoncé sa politique fascisante en 2017…) étant donné leur vision anti-démocratique. Et même si la répression de Macron semble déjà extrême, le droit de grève, de manifester et les violences policières pourraient être bien pire sous un régime fasciste. D’où l’intérêt aujourd’hui de choisir l’adversaire le moins pire, aussi indigeste soit-il.

La contrariété émotionnelle du vote Macron

Bien que nous ayons identifié la maladie la plus incurable entre la peste et le choléra, il est compréhensible que le vote Macron reste impensable, et que les sentiments de révolte et d’humiliation soient vécus comme incompatibles avec l’action de glisser le nom de Macron dans l’enveloppe. Comment pourrions-nous appeler les Gilets Jaunes, certains blessés ou éborgnés, à voter pour leur mutilateur ? Le vote barrage pourrait même être écarté par une partie de la communauté musulmane qui a voté en masse pour Mélenchon au premier tour. 

La journaliste Widad Ketfi, invitée dans Le Média dit être pour la première fois tentée par l’abstention. Cela étonne moins lorsqu’on analyse la politique islamophobe menée par Emmanuel Macron : politique répressive à l’encontre des musulmans en France selon des ONG internationnales (des centaines d’organisations musulmanes ou d’associations antiracistes dissoutes, plus de 20 000 controles d’organisations religieuses), loi séparatisme facilitant la fermeture de mosquées de manière arbitraire, création de cellules départementales de lutte contre l’islamisme et le repli communautaire avec la possibilité de traquer les personnes de confession musulmane (y compris à l’aide de Pole Emploi, la CAF ou l’URSSAF pouvant communiquer la simple pratique de la prière d’un individu…), interdiction pour les imams de parler d’actualité dans les mosquées ou de parler d’islamophobie d’Etat.

Le 24 avril, il nous est demandé de choisir entre la politique fascisante de Macron et le fascisme acté de Le Pen, ou bien choisir de ne pas choisir. Que l’on opte pour le vote blanc, le vote Macron ou l’abstention, le vrai barrage devra se faire aux législatives puis dans la rue. Bonne chance à ceux qui auront le détachement émotionnel nécessaire pour glisser le bulletin Macron dans l’urne. 

© B. R.

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