Guerres, violences, économie : la virilité nous coûte cher

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Photo : revolutionpermanente.fr

La virilité, au sens de sa construction sociale, désigne selon Pascale Molinier “l’expression collective et individuelle de la domination masculine”. Non seulement la virilité aurait un but de hiérarchisation, mais elle aurait des conséquences terribles dans notre rapport à la violence, la compétitivité et nos agissements destructeurs. L’écoféminisme prend alors tout son sens : les logiques de dominations viriles encouragent l’homme à adopter des comportements basés sur le rapport de force et la destruction. Capitalisme, destruction du vivant, guerre, à quel point la virilité est-elle responsable de nos rapports de domination sur le vivant et le social ? S’il est difficile d’en trouver les causes premières, nous ne pouvons nier que la virilité, en tant que construction sociale dans un but de domination (à différencier donc d’une virilité “naturelle” dont on peut théoriser les attributs sociaux), a une responsabilité dans la violence de nos sociétés. Pourtant, ni l’Homme ni l’homme n’est naturellement violent. L’éthique du “care” ou “soin mutuel” (de l’anglais “to care” qui englobe plus de sens que le seul “prendre soin”) théorisée par Carol Gilligan, nous montre que l’influence féministe nous serait positive sur le vivre-ensemble, la solidarité, la santé humaine, l’écologie, les rapports sociaux, etc.

La virilité revêt un double sens : “Premièrement, les attributs sociaux associés aux hommes et au masculin : la force, le courage, la capacité à se battre, le droit à la violence et aux privilèges associés à la domination de celles, et ceux, qui ne sont pas, et ne peuvent être virils : femmes, enfants… Deuxièmement, la forme érectile de la sexualité masculine” (Molinier, Welzer-Lang, 2000). En sociologie, une fois admis que la masculinité et la féminité sont des constructions sociales qui existent et se définissent dans et par leur relation dans un système de sexe, distinguer la masculinité de la virilité pose question puisque l’identité masculine est entièrement inféodée aux rapports sociaux entre hommes. La virilité, jusque dans sa participation à la vie sexuelle, est apprise et imposée aux garçons par le groupe des hommes, non seulement pour qu’ils se démarquent radicalement des femmes, mais pour qu’ils s’en distinguent hiérarchiquement (Welzer-Lang, 1994).

Molinier, Pascale. « Virilité défensive, masculinité créatrice », Travail, genre et sociétés, vol. 3, no. 1, 2000, pp. 25-44.

Féminisme et anti-impérialisme

Ce qui nous intéresse ici, ce sont les conséquences concrètes de la virilité, sur l’économie, les violences, les guerres, etc. Le 8 mars 2022 est marqué par un nouveau chapitre de guerre sur le continent européen, à ce titre le cortège du Pain et des Roses -associé au mouvement Révolution Permanente– s’est mobilisé aujourd’hui pour un 8 mars anti-impérialiste. Faire le lien entre féminisme et anti-impérialisme, c’est aussi déplorer l’existence d’un système basé sur la domination et les rapports de force. Le maintien d’un système par la démonstration de puissance est une croyance, qui serait la cause des dominations raciale, sexiste et économique. Le capitalisme lui-même n’est qu’une conséquence d’une série de mythes : la régulation sociale par la compétitivité, la théorie du ruissellement, la croissance infinie, la représentation de la société par la bourgeoisie. Marcher contre l’impérialisme, c’est ainsi marcher contre le capitalisme et contre la fermeture des frontières. La guerre dans le monde semble inévitable, mais nous avons historiquement créé les conditions des conflits par une société de compétition et d’inégalités. La paix n’est possible que par une révolution systémique et un désir d’internationalisme. Utopique ? Ou mauvaise volonté et peur des transformations sociales. Au moins, ce monde-là, nous pouvons l’imaginer, le construire. En revanche, qui peut croire en la paix dans un monde d’inégalités sociales, de fermeture des frontières, de culpabilisation de l’étranger ou encore de banalisation des violences viriles et faites aux femmes ? L’utopie, c’est de prononcer des discours de paix dans un système capitaliste.

Le danger d’un féminisme non inclusif

Nancy Fraser est l’une des sociologues ayant travaillé sur la sociologie de l’espace public. Elle s’oppose à l’idée d’une monopolisation de l’espace public et donc des décisions politiques prises par la bourgeoisie. Elle met plutôt en avant l’importance des contre publics : celles et ceux qui subissent la domination bourgeoise, blanche et masculine. L’un de ces contre publics concerne donc la moitié de la population : les femmes. Mais la sociologue alerte sur le fait que si le public féminin s’isole et exclut les autres contre publics, il risque d’être instrumentalisé par la bourgeoisie, qui l’utilisera pour renforcer l’oppression vécue par les plus pauvres. 

Aujourd’hui, la militante féministe Lisa Derradji, dénonce dans Le Média une récupération raciste du féminisme par le gouvernement : selon elle, Marlène Schiappa s’est montrée active dans la dénonciation de “l’outrage sexiste et du harcélement de rue” ciblant les hommes des quartiers populaires qui n’ont que la rue pour exprimer leur sexisme. Ce qui est choquant, c’est l’impunité des hommes politiques, tantôt ministres ou candidats à l’élection présidentielle, qui non seulement ne sont pas punis à hauteur de leurs agressions sexuelles, mais occupent des positions de décisions et d’influence politique. Ce qui est choquant, ce sont aussi les belles paroles des gouvernants pour féliciter les associations féministes bénévoles sans leur apporter aucun soutien financier. Le gouvernement utilise le sexisme pour incriminer la partie de la population qu’il méprise, tout en protégeant les mêmes agissements de sa classe politique, que l’on croirait pourtant “éduquée”.

Pour une éthique du “care”

L’éthique du “care” proposée par Carol Gilligan révèle le lien entre féminisme et anti-impérialisme. Cette éthique repose sur une vision féministe, qui selon la psychologue n’est pas une caractéristique féminine mais plutôt un constat dû aux expériences des femmes dans les sociétés patriarcales. Encore une fois donc, nous ne parlons pas d’une nature féminine du “prendre soin”, mais d’une construction sociale, conséquence d’une société depuis longtemps dominée par l’homme et ses logiques viriles, elles aussi construites. 

Si l’homme a détenu le pouvoir (et continue à le détenir majoritairement dans les lieux de pouvoir politique et économique), la société est forcément à son image. Force est de constater que sur le plan social et économique, c’est un échec. Les inégalités se creusent (ou se recreusent malgré un épisode de révolution française) ; et son système, le capitalisme, est à l’image de la virilité, basée sur la loi du plus fort, la compétitivité économique et la recherche de profit sur le dos du travail des autres. Enfin, sur le plan diplomatique, nos dirigeants -à l’écrasante majorité des hommes-, toujours dans un esprit d’intérêts capitalistes et de puissance, n’ont cessé de recourir aux conflits et aux guerres.

Dans ce contexte, la femme bien que dominée, aurait développé une culture du “soin mutuel” : prendre soin d’autrui, des relations interpersonnelles et sociales, s’opposant à la culture du risque de l’homme. Plus qu’un acte d’amour inconditionnel, le “soin mutuel” est une pratique : la capacité d’écoute, de dialogue, de compréhension des émotions de l’autre. Penser que ces caractéristiques sont naturellement féminines serait faire fausse route, puisqu’elles se développent par la pratique. L’homme, occupé par des préoccupations économiques et politiques, aurait-il manqué de développer ses capacités humaines et sociales ? Alors que la femme, longtemps assignée au foyer, a du porté seule le poids de prendre soin de la famille. Cela reste théorique, mais les habitudes si opposées par le genre pendant des siècles, a forcément des conséquences sur les cultures des genres, dont on sait qu’elles se reproduisent socialement.

Aujourd’hui, nous voyons encore que les tâches de “soin mutuel” sont largement portées par les femmes, dans le domaine de la santé, de l’assistance aux personnes âgées, par exemple. Mais aussi dans des domaines de travaux a priori “pratiques” : Luz Gabriela Arango révèle dans une étude les capacités sociales et domestiques demandées aux femmes de ménage, dès lors qu’elles entrent dans la sphère privée des clients. Ce sont des tâches informelles mais bien réelles, un travail surtout non rémunéré. P. Molinier a quant à elle étudié le travail de care des travailleuses du sexe : elles aussi effectuent très souvent un double travail en mobilisant des ressources d’aide psychologique voire thérapeutique, où l’écoute et la communication avec les clients sont essentielles. Les tâches de “care” des femmes sont, en plus d’être effectuées bénévolement, dévalorisées par un salaire et un statut social misérables. Je vous renvoie au film “Debout les femmes” de François Ruffin qui montre la réalité de ces femmes cumulant la double peine entre pauvreté et sexisme.

Ensuite, le “soin mutuel” des femmes s’exprime de manière explicite dans la protection de l’environnement, après que le système patriarcal ait commencé à détruire de manière irréversible la planète. Selon une enquête de l’OFS, les femmes sont plus préoccupées par la qualité de leur environnement et le danger de la pollution. Elles craignent plus majoritairement le danger des centrales nucléaires, prennent plus en considération leur consommation d’énergie et se tournent plus souvent vers l’alimentation biologique. Les chiffres de l’enquête ne montrent pas des écarts faramineux entre les genres, mais suffisant pour constater une différence culturelle tournée plutôt vers le soin et la protection chez les femmes, et une prise de risque plus destructrice chez les hommes. 

Cela ne signifie pas que les femmes au pouvoir régleraient la crise climatique, puisqu’elles s’inscrivent elles aussi dans un monde capitaliste, et s’y accommodent. Cependant, l’humanité y gagnerait en s’inspirant d’une culture à dominante féministe de “care”.

Les coûts économiques de la virilité

Enfin, la virilité aurait même un coût économique important, à en croire l’historienne Lucile Peytavin dans son livre “Le coût de la virilité”. D’abord, les écarts de salaires de 25% entre hommes et femmes à poste égal peuvent être vus comme un coût économique, à savoir celui de mieux financer le travail des hommes. Puis, les tâches domestiques restant très majoritairement effectuées par les femmes, le temps de travail officiel et rémunéré des femmes est moins conséquent, tandis que le temps de travail informel domestique est bénévole. Enfin, les violences machistes subies par les femmes, dont les féminicides, ont aussi un coût économique ; de même que les prisons occupées à plus de 96% par des hommes. C’est le budget de la justice qui en fait les frais économiques. Agressions sexuelles, viols, accidents de la route, homicides, sont à l’écrasante majorité effectués par des hommes, quel que soit le milieu social. Les hommes sont eux même victimes de leur virilité (on rappelle qu’elle est une construction sociale, la biologie ne montre pas de différence significative de prise de risque selon le sexe) : ils s’exposent largement plus que les femmes, par leurs comportements à risque, de mourir dans des accidents de voiture, de cancers liés a l’alcool ou au tabac, par exemple. 

Lucile Peytavin fait le calcul de ce que coûte la virilité en France : près de 100 milliards d’euros par an. Ce calcul froid pourrait même être sous-estimé puisque tous les coûts ne sont pas forcément chiffrés par des administrations. Surtout, le coût économique, s’il intéressera les plus pragmatiques d’entre nous, n’est rien comparé aux coûts humains et sociaux de ces injustices salariales et violences masculines. 

Coûts économiques, coûts écologiques, coûts sociaux, coûts humains : il est temps que les destructions provoquées par la virilité soient comprises et réparées, en orientant la société vers des valeurs féministes de “soin mutuel”, d’anti-impérialisme, de protection des humains et de l’environnement. 

© B. R.

Sources :

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